À l’occasion d’Octobre Rose, mois consacré à la sensibilisation au cancer du sein, nous avons posé 8 questions à Isabelle Vuissoz, professeure de biologie cellulaire à l’Université de Lorraine et chercheuse au laboratoire N-GERE – Inserm U1256.
Depuis plus de vingt ans, Isabelle consacre une grande partie de ses recherches à mieux comprendre le cancer du sein, et notamment les mécanismes qui permettent aux cellules tumorales de migrer, de se disséminer ou encore de devenir résistantes aux traitements.
Après un parcours scientifique qui l’a menée de Lille à Los Angeles, puis Lausanne, elle a poursuivi ses recherches en Lorraine avant de rejoindre N-GERE en 2025, où elle développe aujourd’hui de nouveaux projets autour de l’identification de biomarqueurs et de nouvelles cibles thérapeutiques.
🎀 À l’occasion d’Octobre Rose, découvrez son parcours, ses recherches et ce qui, après toutes ces années, continue de la passionner dans son métier de chercheuse !
pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous raconter votre parcours jusqu’à N-GERE ?
Originaire de Metz, je suis professeure de biologie cellulaire à l’Université de Lorraine. Après une thèse en biochimie à l’Université de Lille consacrée aux récepteurs nucléaires, j’ai poursuivi mon parcours scientifique à l’international, avec un post-doctorat à UCLA, aux États-Unis, dans le domaine de la cancérologie, puis comme enseignante-chercheuse contractuelle à l’Université de Lausanne.
De retour en Lorraine, j’ai progressivement développé une activité de recherche centrée sur la cancérologie, et plus particulièrement sur le cancer du sein. Après plusieurs années au laboratoire CRAN, j’ai rejoint en 2025 l’unité NGERE Inserm U1256 afin de développer de nouveaux projets autour de l’identification de cibles thérapeutiques.
Sur quoi portent aujourd’hui vos recherches, et quelle place le cancer du sein occupe-t-il dans vos travaux ?
Le cancer du sein occupe une place importante dans mes recherches depuis plus de vingt ans. Je m’intéresse notamment aux mécanismes qui contrôlent la migration des cellules tumorales et leur réponse aux traitements. Mes travaux portent particulièrement sur les claudines, des protéines impliquées dans les jonctions entre les cellules et qui peuvent influencer leur capacité à migrer et à se disséminer.
Nous avons montré que la ré-expression de la claudine 1 dans certains cancers du sein triple négatifs pouvait limiter la migration cellulaire et augmenter la sensibilité à certaines chimiothérapies. Ces travaux se sont ensuite élargis à l’étude des métastases cérébrales et à la recherche de biomarqueurs susceptibles de prédire la réponse aux traitements. Mon arrivée à N-GERE me permet aujourd’hui d’élargir ces approches à de nouvelles problématiques, tout en conservant comme fil conducteur l’identification de mécanismes cellulaires et de nouvelles cibles thérapeutiques.
Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser au cancer du sein et à cette thématique de recherche ?
Cette orientation s’est construite progressivement à partir de mes travaux sur les récepteurs nucléaires et la signalisation hormonale. Au début des années 2000, nous avons étudié les effets de l’alcool sur la voie des œstrogènes dans les cellules cancéreuses mammaires, ce qui a ouvert une nouvelle thématique de recherche sur le cancer du sein.
Par la suite, mes travaux se sont orientés vers le développement de nouvelles molécules anticancéreuses, notamment des dérivés de thiazolidinediones, en collaboration avec une équipe de chimistes du laboratoire L2CM. Cette démarche a conduit au dépôt d’un brevet en 2013. L’étude du mécanisme d’action de ces molécules nous a ensuite amenés à identifier la claudine 1 comme une nouvelle cible, devenue l’un des axes centraux de mes recherches.
Quand on parle de cancer du sein, on parle en réalité de maladies très différentes. Qu’est-ce qui rend ce cancer particulièrement complexe à étudier et à traiter ?
Certaines tumeurs sont hormono-dépendantes, d’autres surexpriment HER2. Les cancers triple négatifs ne présentent aucune de ces grandes cibles thérapeutiques ; ils sont particulièrement agressifs et touchent plus souvent des femmes plus jeunes. A cette diversité s’ajoute l’évolution des cellules tumorales au cours du temps et sous l’effet des traitements, avec l’apparition possible de résistances et de métastases. L’un des enjeux actuels est donc d’identifier des biomarqueurs permettant de mieux caractériser les tumeurs et d’adapter les traitements.
Pouvez-vous nous expliquer, simplement, une question scientifique à laquelle votre équipe cherche actuellement à répondre ?
Nous cherchons notamment à comprendre pourquoi certaines cellules de cancer du sein deviennent résistantes à la chimiothérapie. Dans certains cancers triple négatifs, la claudine 1 est peu exprimée. Nous avons montré que restaurer son expression peut rendre les cellules plus sensibles au traitement. Nous cherchons maintenant à comprendre les mécanismes impliqués et à déterminer si la claudine 1 pourrait devenir un biomarqueur prédictif de la réponse à la chimiothérapie.
Concrètement, comment se déroule la recherche dans votre domaine ? À quoi ressemble une journée — ou une expérience — dans votre laboratoire ?
Nous partons généralement d’une hypothèse que nous testons sur des modèles cellulaires. Nous pouvons modifier l’expression d’un gène, traiter les cellules avec un médicament, puis analyser leur prolifération, leur migration ou leur survie. Nous travaillons également sur des modèles tridimensionnels, comme les sphéroïdes, qui reproduisent mieux certaines caractéristiques des tumeurs. Une part importante du travail repose aussi sur l’analyse des données, la bio-informatique et les collaborations avec des cliniciens et d’autres spécialistes.
quel message aimeriez-vous transmettre au grand public sur l’importance de la recherche contre le cancer du sein ?
Les progrès réalisés dans la prise en charge du cancer du sein sont directement liés aux avancées de la recherche. Les traitements sont aujourd’hui mieux adaptés aux caractéristiques biologiques des tumeurs, mais certaines formes de cancer restent difficiles à traiter, notamment lorsqu’elles deviennent résistantes ou métastatiques. Il est donc essentiel de continuer à soutenir à la fois la recherche fondamentale et la recherche clinique. Comprendre les mécanismes qui se déroulent à l’échelle cellulaire peut sembler très éloigné du soin, mais ces connaissances sont souvent à l’origine de nouveaux biomarqueurs et de nouvelles stratégies thérapeutiques.
Octobre Rose est également l’occasion de rappeler l’importance du dépistage et du diagnostic précoce !
Sur une note plus personnelle : qu’est-ce qui vous passionne encore aujourd’hui dans votre métier de chercheuse ?
Ce qui me passionne reste avant tout la découverte. En recherche, un résultat inattendu peut remettre en question une hypothèse et ouvrir une nouvelle voie de travail. J’apprécie également la dimension collective de ce métier : les échanges avec des chercheurs d’autres disciplines, les collaborations avec les cliniciens, mais aussi la formation et l’accompagnement des étudiants et des jeunes chercheurs. Enfin, ce qui me motive profondément est le sentiment de pouvoir être utile à la société. Faire progresser les connaissances et contribuer, même à long terme, à améliorer la prévention, le diagnostic ou les traitements donne beaucoup de sens à mon métier.


